« La bonne cuisine, c'est le souvenir. »
Georges Simenon



Le festin d'Anne-Marie Jaumaud,


Anne-Marie Jaumaud est peintre. Je me tiens devant ses peintures et je regarde.
Elle est peintre. Tout en moi le sait. Je le discerne, je le ressens, je le perçois, je l'éprouve. Je suis au fait.
Pour peindre plus juste Anne-Marie Jaumaud a choisi pour support des panneaux de bois préparés comme on le faisait jusqu'à ce que Jan van Eyck préconise la toile tendue. Pour peindre plus vrai elle peint à l'huile comme on l'a fait depuis que van Eyck l'a dit-on inventé et jusqu'à ce que la peinture acrylique petit à petit la remplace. 
Or la technique de la peinture à l'huile est complexe et exigeante. Elle réclame un savoir-faire que seule l'expérience répétée du travail solitaire dans l'atelier-laboratoire apporte à force de doutes, à force d'essais, à force de questions, à force d'efforts, à force de forces données... Elle a choisi de travailler à l'ancienne et revendique ce choix des imbéciles comme le dit Garouste en parlant de lui-même... Et si cette irraisonnable folie était au contraire la seule attitude sage pour sauver ce que nous aimons de la peinture ?
Pour que la peinture apporte à celui qui la regarde ce plaisir espéré par le peintre il faut, il est indispensable, que l'artiste ait lui-même éprouvé cette jouissance.
Le plaisir de l'acte de peindre oscille souvent entre une affliction profonde immédiatement suivie d'une euphorie fulgurante qui apporte à son acteur de brefs mais intenses moments de grâce. Le degré de délectation de celui qui regarde est, par conséquent, tout à fait proportionnel à la voracité du peintre. J'ai goûté cet oeuvre et l'ai éprouvé. Qu'Anne-Marie ne m'en veuille donc pas trop d'affirmer qu'elle peint goulûment.
Les mets sont riches et gras ou bien encore fins et sucrés. Les sauces sont complexes et si variées. Les saveurs sont infinies.
Ici, par exemple, lumières et matières sont superposées en un mille-feuille savant qui simule la densité des laines des brebis blanches sur des tapis roux et ocres.
Touches et effets, petites courbures du pinceau et points intenses composent l'écume d'une grande vague.
Glacis et empâtements évoquent tour à tour vents, brumes, flots, souffles, fumées, crachins, ondées et averses.
Tons pâles comme des crépons et éclats perçants vifs orangés sont le reflet rouillé d'un barbelé.
Une aigreur soudaine, résultant d'un sursaut de la main de l'artiste, côtoie ailleurs le balayage léger, retenu, maîtrisé de la caresse de l'outil posé sur le visage pâle d'un récent portrait.
Tout, nous le sentons bien, est contrôlé, pesé, maîtrisé, retenu, testé, régulé, puis, enfin libéré, lâché...
Mais rien ne semble, cependant, prémédité... Ce goût raffiné que nous ressentons à l'observation, lente, fine et précieuse de l'oeuvre vient d'un savant sens d'improvisation de son auteur acquis à force d'avoir géré des séances de crises, d'imprévus, de bouleversements profonds dans le noir tombant de l'atelier...
Souvent, me semble-t-il, l'on peut faire des rapprochements entre le son de la voix, le ton, le rythme de la parole , le propos, la syntaxe, le vocabulaire de l'artiste et son geste lorsqu'il travaille. La voix d'Anne-Marie est celle des personnes qui savent conter. Elle raconte la vie. Toujours, obstinément, son récit est celui de son histoire, de ses voyages, des paysages observés, des gens rencontrés, de la mer grondante, si longtemps côtoyée qu'il ne lui est plus nécessaire de la regarder parce que son cri, ses aboiements, ses feulements, ses hennissements, ses hurlements, sa rumeur puis son fracas jamais ne cesseront ne l'habiter.
On peint aussi avec la voix.
Quelquefois, l'intimité du créateur, ses questionnements, son face-à-face avec lui-même le conduisent à inventer une langue qu'on pourrait trouver absconse. Ce chant, semblant d'abord inaccessible, peut, si l'on accepte de l'écouter encore, devenir celui de l'intime confidence et sa saveur, d'abord remplie d'amertume prend petit à petit la douceur du miel.
J'ai trouvé dans la saine peinture d'AM Jaumaud une saveur, un son et aimerais tant que ces effluves précieux et cette rare sapidité persistent en moi, pour longtemps encore...


Philippe Guesdon, février 2019.